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Syntaxe machine - le texte comme potentiel/ 
avec Manuella Draeger

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D'abord la métaphore de la machine – pensez- y avec ses engrenages, ses fonctions, ses pistons, ses jonctions et disjonctions, ses couplages – proposée comme projecteur pour le texte interrogerait déjà les modes de lectures (le web comme l'une de ses machines) linéaires qui sont les nôtres. 

À l'inverse de l'objet la machine, elle, produit, et elle ne produit pas des produits de consommation, ou effets, mais avant tout des liens, des vecteurs entre ses parties – c'est charlot qui roule le long des engrenages matérialisant que quelque chose passe de l'un à l'autre. Une machine arrêtée, désunie, ne signifie pas grand chose, et retombe à l'état d'une simple accumulation. 

On pense évidement d'abord à une logique de la fonction, de l'usage, disons concret, machine à laver, machine à pain, à sa transitivité externe – la machine s'efface derrière sa fonction, est de plus en plus réduite à sa zone fonctionnelle, à son interface : écran tactile – mais on peut concevoir des machines-sensation, des machines-organiques, délirantes, ou désirantes comme Deleuze et Guattari au début de Capitalisme et Schizophrénie : les vecteurs que produit la machine, cette matérialisation d'un lien entre des morceaux, débris, parties, seront alors les flux du désir, et Deleuze de prendre l'exemple chez Beckett de Molloy et sa machine-à-corner (qui rend possible le flux d'une jouissance). 


Prenez les machines de Jean Tinguely, des branchements, des accumulations, qui font masse, et dont l'efficacité, la productivité, semble plutôt résiduelle qu'intentionnelle, effet transitoire des couplages, une batterie sur un gonfleur sur une bombe de peinture sur un parapluie, et parfois même, comme dans Hommage à New York la machine finalement s'autodétruit. Et ce qui fait loi ce n'est pas un sens, un produire tel ou tel, comme un argumentaire par exemple ou une démonstration, mais un potentiel de significations (de parcours vectoriels entre les parties), d'effets (de transitivité interne), d'accroissements, car plus la machine grossit et plus elle a d'effets, de devenirs, et plus elle a défait plus elle grossit, jusqu'à devenir monde – la machine politique-paranoïaque du procès de Kafka, ou l'inter-zone de Burroughs, ou les machines de Myazaki. Les machines cosmiques de Paul Klee et certaines toiles de Kandinsky. C'est le mouvement entre les parties, comment elles se lient. On est pas du tout dans le domaine proustien, des affects immatériels, le domaine poly-mécanique de la physique relative – la métaphore cosmique du restaurant de Rivebelle d' à l'ombre des jeunes filles en fleurs – dans l'univers proustien, trop de causes, trop d'affects dans tous les sens et qui font masse, et replis, pour qu'il y ait un déterminisme. 

Dans le premier chapitre de Onze rêves de suie, de Manuela Draeger (Hétéronyme de Volodine ) expansion d'un univers autour du personnage par aboutement de phrases, d'adjectifs, de noms propres, et la ville qui se ramifie avec les noms, et le temps qui s'épaissit entre mémoire et présent. D'une phrase on aboutit à un commencement et un fin. On branche sur un noyau très bref du détail, sur lequel d'autres détails et ainsi de suite, mais en repartant directement du ventre de la phrase, séries de greffes et de parcours. La machine de Draeger est une machine à brûler, une machine-combustion-lente, qui évoque le supplice du bûcher, non pas la flamme consumante, mais la flamme éternelle, des visions d'Enfer de Bosh ou de Dante. 

On suit le gonflement, qui est d'abord gonflement syntaxique : précision de l'image, expansion du lieu, épaississement du temps (§1 présent à vaste capacité, §2 passé, §3 futur etc). Au delà, il y a la machine narrative qui se sert de ces ratés, de ces faux-départ, pour intensifier attente et récit. 


Quelque chose qui passe d'un mot à un autre, puis d'une phrase à une autre, dans tous les directions, et vectorise le sens, pour créer cette multiplicité de dimensions (spatiales et temporelles). 


On pensera à tous ces mots qui sont nos engrenages à nous, conjonctions, prépositions.

 
Cela invite à expérimenter le texte comme bricolage machinique avec les variations de sens, d'effets et de rythmes qui surgissent du déplacement syntaxique, et de prendre la surface de la page dans son apparaître fondamental qu'est l'espace. 

proposition

  • On partira d'un élément minimal, noyau de phrase, mot, image-éclair, phrase déjà écrite quelque part, déjà pensée ou rêvée, prise dans un livre, une pub, qui sera le matériau préexistant au texte

  • Et on viendra greffer, partie par partie, des morceaux, une expansion continuelle dans toutes les directions de la page – si vous travaillez sur papier allez jeter un œil du côté des calligrammes d’Apollinaire. 

  • Le sens ne préexistera pas. Et pour chaque ajout, garder présent à l'esprit que plusieurs logiques coexistent, logique sonore, imageante, et pas seulement narrative. Chaque Ajout-partie aura son propre potentiel et la démultiplication des potentiels de chaque autre partie, et cela devrait suffire à lui donner mouvement, avec évidemment un processus de complexification à l'oeuvre.   

  • Penser à comment la langue peut travailler dans le sens de ces potentiels, métaphores, oxymores, antithèses, anacoluthes, certaines figures de rupture ou intensification du flux peuvent aider. 

  • Garder à l'esprit aussi la page comme espace et se contraindre à ne pas travailler linéairement. 

  • On va jusqu'à ne plus pouvoir greffer rien, jusqu'au stade du moteur arrêté de Michaux