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Récit minimal, programme maximum / avec Lutz Bassmann

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On sait peu de choses de Lutz Bassmann. Il est un membre actif du collectif post-exotique dont Antoine Volodine se présente comme le porte-parole. À l'instar de ses camarades il est emprisonné ; il parle, écrit, murmure, transmet depuis sa cellule, coupé du monde commun et à l'abri de lui. Du monde commun, c'est-à-dire de sa violence ignoble mais aussi des formes morales et esthétiques dont il contamine « la littérature officielle » : culte du moi, culte de l'auteur, culte du genre romanesque. 

Pour Rainer Maria Rilke, le poète, l'artiste doit se détacher de la critique, du jugement, s'il veut reconnaître en lui même la nécessité de son art. Quelle ironie du côté de Bassmann, qui n'échappe au jugement qu'en se soumettant à la peine, qui se réfugie de la critique dans l'exclusion qu'elle a prononcé contre lui, et que de tout cela précisément émerge la force intransigeante de sa voix. 

Déjà avec Les aigles puent, mais plus encore dans les Haïkus de prison, le récit est minimal, fractionné, réduit à une suite de visions, d'anecdotes sombres et drôles, qui chaque fois tiennent en trois lignes. Ce qui est fabuleux dans ce texte, pour ne pas dire magique, c'est que de cette économie  minimale surgisse un univers d'une extrême densité, avec ses espaces incarnés, ses personnages, ses temporalités, et ses histoires. Car tel qu'on le connaît, le haïku classique, celui de Bashô ou d'Issa, ne se prête pas immédiatement à l'expression de la continuité temporelle ou narrative. On mettrait plutôt en avant sa capacité à saisir l'instantané, l'intensité d'une vision, à la manière d'une photographie. 

On peut tout à fait ouvrir Haïkus de prison au hasard, en lire un poème puis recommencer vingt pages plus loin, mais aux ressources de la captation instantanée d'une vision s'ajoutent celles de la continuité du récit, avec ses tensions, ses ruptures, son début et sa fin. Une sorte d'hybridation entre deux genres, deux modes de lectures, deux formes de saisies du monde. 

Enfin comme vous le savez, ce n'est pas exactement magique, mais pour fonctionner comme un récit, cette succession fractionnée de poèmes s'appuie sur des possibilités réelles de la langue : répétitions, retour des noms, des objets, séquençages d'images, tous les effets que peuvent entraîner par exemple le passage de l'article défini à l'indéfini (élargissement des plans, vue d'ensemble etc.), les repères temporels... 

A partir de ce texte on peut faire un petit pas de plus vers la fiction, et surtout approcher méthodiquement l'écriture du texte long, par une première "vue du ciel". Imaginez-vous les haïkus de Bassmann comme autant de minuscules formes regardées depuis le ciel. Imaginez maintenant que ces formes vous vouliez les recenser dans un espace donné, une rue par exemple. Il serait beaucoup plus facile de le faire de là haut, que d'en bas. Ensuite seulement il vous faudrait descendre pour observer de plus près la singularité de chacune de ces formes, silhouettes, bâtiments, arbres etc., mais vous en sauriez déjà suffisamment sur leur fonctionnement, et sur leurs relations, pour leur imaginer une place. De cette recension on tirerait le squelette, chaque os, chaque vertèbre, d'un corps qui s'épaissirait ensuite de chair, de tendons, muscles, visages. Chacun des haïkus fonctionnerait comme le point d'intensité d'un récit à venir. 

proposition

  • Pour commencer, fixer un ou plusieurs espaces (en se limitant pour le moment à trois maximum). Ils doivent vous être familiers (qu'ils soient réels ou imaginaires). Vous pourriez repartir par exemple des lieux investis dans l'atelier sur la ville et les espaces à reconstruire

  • Déterminer ensuite une durée, plutôt longue cette fois, assez du moins pour qu'on ne puisse pas tout  traiter de plein pied, avec directement une vue d'ensemble, mais que ce qui compose l'espace du texte ce soit ces grandes zones temporelles vides, blanches, et impossibles à remplir complètement. Limitation des espaces et durées longues sont des restrictions méthodiques qui visent à s'éloigner autant que possible d'une narration linéaire et suivie. Libre à chacun de s'y plier ou non. On pourrait par exemple se sentir suffisamment à l'aise avec le principe de l'exercice pour démultiplier les espaces sur une seule journée à la manière de Woolf ou Joyce, et il y aurait là tout autant de matière. Ou au contraire laisser le cadre temporel sans limitations. Le tout sera pour vous en amont d'avoir une vision assez claire de l'extension temporelle du texte. 

  • Vous avez donc à ce stade un ou plusieurs espaces et un cadre temporel. Maintenant je vous invite à parcourir ces lieux, dans toute l'extension de la durée choisie. Si c'est un an, observez mentalement ce qui s'y passe durant cette année, les changements de saisons, les gens qui le traversent, et notez les faits ou les détails qui vous paraissent les plus importants sous une forme très brève (au choix : soit en gardant la forme haïku – sans obligation de strictement respecter les 17 syllabes – soit une seule phrase). Ce peut être un visage qui vous est apparu, une démarche, une canette qui roulait sur le sol, essayez de rester le plus fidèle possible à ce que vous y rencontrerez.  

  • Une fois le parcours terminé, le refaire soit dans le même sens, soit en sens inverse, en mettant en œuvre le même procédé de notation. Il vous faudra le parcourir de bout en bout, d'une extrémité à l'autre, quoiqu'il arrive, il y aura donc nécessairement à chaque nouveau passage des zones de ralentissement et des zones d’accélération du temps différentes des précédentes. La première fois on prendra peut-être son temps sur le début, la deuxième on balayera plus rapidement, et ainsi de suite. Si cela vous aide, découpez votre temps d'écriture en autant de séquences qu'il y aura de passages, (par exemple 4 séquences de quinze minutes).

  •  Il est très important que vous ne vous occupiez pas pour l'instant du lien entre les notations/ haïkus, contentez-vous de saisir les moments d'intensité seulement. Vous pouvez matérialiser cela par un saut de ligne. 

  • Une chose encore. Le premier parcours aura déterminé en quelque sorte les bornes, les extrémités du texte. Lors des suivants donc, vos notations s'inscriront entre les précédentes et non à la suite (souvenez-vous del'atelier sur Manuella Draeger), comme si vous aviez une frise chronologique bien définie et que vous la remplissiez de dates et d’événements au fur et à mesure.