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A partir de Leslie Kaplan, L'excès-l'usine

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L'excès-l'usine est un livre bouleversant – et pas au sens spectaculaire, car assez discret, assez pauvre même. 

Discret à tel point que le seul véritable geste symbolique du livre est comme par pudeur reporté à sa périphérie. Les neufs cercles qui coupent le flux de la surface visible et poétique – cercles infernaux - sont aussi seuls à pouvoir la rompre, d'une rupture mécanique, répétée. On ne descend pas, on flotte à la surface avec le regard ; les cercles – le cercle – se répètent (infiniment?), arrêt des machines, arrêt des ateliers, reprise des machines, reprise des ateliers. La discontinuité du livre ressemble à la discontinuité factice du milieu qu'il délivre : travail et absence de travail, action et absence d'action, faits de la même substance. Mais ce bord symbolique, cette rive, - Dante, et ce que la référence suggère d'intentions, d'épaisseur disons littéraire - semble là pour mesurer combien on s'en éloigne. Combien on s'éloigne de l'épopée, du spectaculaire, combien on s'éloigne du discours, du stéréotype, du langage imagé et peut-être ce qui frappe le plus, d'un état normal du temps. 

On imagine la pression des tentations auxquelles il a fallu résister pour ne pas parler de l'Usine – sur le mode de l'engagement, réaliste socialiste – mais faire de l'Usine l'espace d'une parole, et quelle nécessité se trouve là, à ce que l'Usine ne soit pas un objet ou un lieu comme les autres, parmi d'autres, mais un lieu qui a acquis sur le corps, la pensée et le langage, une sorte de droit et de pouvoir. La pauvreté alors, ce qui reste du festin de l'Usine. Une expérience et une langue résiduelle, de débris, petites choses vues, senties, très localisées, mais qui prennent toute leur force ainsi, d'être morceaux de corps réchappés. La violence, froide, du texte – l'affinité avec Marguerite Duras se ressent à ce niveau là, aussi – réside dans ses vastes silences, à la fois ouverts et surdéterminés. 

Dans ce texte une modernité inouïe – qui se ressent d'Hannah Arendt (La condition de l'homme moderne), et de Heidegger –, la captation fragile de ces intervalles de disparition de la pensée et dans une certaine mesure du corps (désincarné). 

Et cela nous ramène à cet état anormal, terrible, du temps. Ou plutôt un temps normal à l'excès. Le temps mathématique (calendaire, horaire) réellement, subjectivement vécu. Un temps in-signifiant, pure répétition non pas d'un avant et d'un après (qu'y a-t-il avant et après le geste d'usinage?) mais du même – l'image du supplice (retour aux fameux cercles infernaux). Pas de direction temporelle, puisqu'absence d'évènements, ni attente, puisque la précision mécanique impose une quasi parfaite identité du passé et de l'avenir. Et ce temps n'appartient pas à une mythologie reculée, mais au quotidien le plus banal et le plus évident. 

Non seulement l'ère industrielle qui systématise la relation homme-machine – d'abord sur les lieux de production, et, ce à quoi nous assistons nous, à tous les espaces de la vie humaine – modifie, le rapport à la pensée, mais modifie aussi l'expérience du temps et par conséquent la structure du récit. 



proposition

  • L'usine bien sûr c'est une institution de toute la période industrielle, le choix est symbolique, on s'attaque à l'un des piliers de la modernité, indirectement aux idées de progrès technique, de consommation, d'abondance etc. Mais je crois qu'il y a des espaces, des zones, que nous expérimentons nous, aujourd'hui, qui n'existaient peut-être pas à l'époque où Leslie Kaplan écrivait le livre, ou se sont transformés depuis, et qui mériteraient qu'on s'y affronte. Quelles temporalités ils induisent, quelles modifications des rapports inter-humains, du langage, du corps et de ses représentations etc. 

  • Et je crois qu'on peut s'y intéresser à la façon dont L.Kaplan le fait, c'est à dire à l'écart de l'idéologie, du stéréotype et du discours. En ne cherchant pas à faire de cette zone, un objet de connaissance, de prédication. Ce qu'on voudrait atteindre plutôt, c'est l'état où l'espace impose à la parole ses contraintes, sa temporalité, ses lois – et il pourrait nous faire dire des choses terribles – comme si l'humanité, l'idée même qu'on se fait de l'humain, ne lui préexistait pas. 

  • Cet état où le sujet, où l'homme ne préexiste pas par rapport aux lois de cet espace-temps, c'est le on qui nous y fait entrer (ce on qui nous dit Heidegger préexiste au Soi). Ce on, nous nous en servirons ici, non pas pour suivre le modèle, mais parce qu'il permet de prendre en charge des énoncés aux limites de la dépersonnalisation, et que pour repérer ce qu'on veut repérer dans ces espaces il en passe par cet éloignement à soi. 

  • (Bien entendu, il est difficile de prévoir quels seront pour chacun ces lieux signifiants, d'en dresser à l'avance une sorte de topique) On cherchera cette zone dans son expérience, son matériel mnémonique. Un lieu de travail par exemple. Deux contraintes, qu'il soit un lieu où le corps est investit, et qu'il ne soit pas le lieu d'un seul événement, mais qu'on l'ait pratiqué sur un temps considérable. Aussi on fuira tous les souvenirs qui ne valent que par leur caractère extraordinaire, unique. Puis on prendra cette zone, cet espace en dehors de sa réalité temporelle (celle qu'on lui suppose est une fiction : j'ai travaillé là pendant 2 ans, de 8h à 17h etc.).