.

accueil > ateliers d'écritures > ateliers du n°4/ angers > trajets - condensation...

Trajets - condensation des temporalités/ avec Julien Gracq

Saint-Florent-le-vieil.jpg

Les eaux étroites, récit qui explore la promenade – cent fois faite – en barque sur l'Evre (non loin de chez nous), et qui en explore précisément la répétition, l'itération, l'épaisseur. Car il ne suffit pas pour Gracq dans ce texte de raconter seulement les détours du paysage par lesquels sinue le chemin, mais de dire ce qui de ce chemin, de sa forme, de son expérience approfondie, s'est épanouit en soi comme figure à part entière, presque tutélaire, une « grille de lecture » dit Gracq, quelque chose en somme qui devient la mesure de toutes les promenades, une mesure de la sensibilité aussi. Déjà presque espace mental, intime du moins, de ceux qu'on apprend à fabriquer pour s'y réfugier parfois, ou comme le pratiquaient les grecs y matérialiser nos souvenirs.

Et cette rivière est toute différente du lieu vu pour la première fois – de la surface vibrante qu'enregistrent Cendrars ou Kerouac -, fermée par les écluses, elle est un cycle et une « réserve », où s'impriment des lectures ( celle de Poe, par exemple), des évènements du passé, et qui modèle et contient la vie, où plutôt à partir d'où la vie se stratifie et se ramifie.

 On pensera au Chemin de Campagne de Heiddeger, où là aussi chaque élément du parcours fait symbole, fait renvoi. On pourra penser aussi peut-être à ces livres qu'on a jamais fini de lire et de relire qui projettent sur notre vie à chacune de ses époques, un jour nouveau et qui contiennent en même temps, comme des jalons, les souvenirs des lectures précédentes. C'est à partir d'un tel point fixe qu'il devient possible d'observer le sens se multiplier indéfiniment.

Et puis il y a encore que ce parcours prend un tour mythique, c'est à dire qu'il condense en soi tout un rapport au monde, qu'on observe rejoindre, de singulier qu'il est – et qu'il reste jusqu'au bout – un univers collectif de symboles, celui des navigations mystiques du moyen âge ou des mythologies antiques (on songe par exemple au tableau de Böcklin, l'Île des morts ).

Ce qui nous intéressera dans ce récit, si on est sensible à la différence de posture du regard et du narrateur qu'il propose par rapport à l'exercice précédent, c'est qu'ici, au contraire d'une sorte de percée, d'hystérie de l'accélération – hystérie des sens, des sensations, grand désordre – on assiste à un mouvement d'épaississement, de stratification discrète,des perceptions, de la temporalité qui laisse à entendre plutôt un éternel retour qu'une fuite en avant et qui permettra, le chemin étant connu, clos sur lui-même, de s'arrêter à déplier l'épaisseur de ses signes – et par beaucoup d'aspects, la promenade de Gracq est un exercice de lecture, de relecture. Mais c'est aussi et surtout le regard qui se distancie de lui-même et grossit de toute sa vie passée et future comme les fameuses âmes de Platon avant de boire au fleuve d'oubli, et de faire l'expérience qu'à partir de ce trajet si habituel, connu dans ses moindres détails, semble-il au plus haut point banal, se déplient, prennent place géographiquement dans l'espace, chaque moments de notre existence.

proposition

  • Pour commencer, on convoquera ce trajet, ce parcours, qui est pour nous le plus familier, qu'on a emprunté à travers le temps (la fréquence n'est pas si importante que l'espacement dans le temps qui soutient une forme d'intimité, de développement commun). Il peut être très court, ce qui importe c'est qu'il soit clos – boucle, ou route fermée, espace intérieur ou extérieur limité. À chacun de trouver son lieu et la forme qu'il prend (on peut tout à fait reprendre le même que l'exercice précédent s'il s'y prête)

  • Ensuite il s'agira de le re-parcourir mentalement en maintenant autant que possible les différentes perceptions qu'on en a eu à travers le temps, ses différents aspects – comment s'est-il transformé, est-ce qu'ici une enseigne n'en a pas remplacé une autre, là un parking où était un champ, etc - et les différentes manières dont il nous a affecté. Quels rapports existe-t-il entre ce trajet et notre vie, ses directions, ses décisions, sa forme. 

  • Cette épaisseur temporelle et narrative on ira chercher dans le texte comment elle trouve à se dire : l'usage des temps verbaux, « on s'embarquait – on s'embarque, je pense, toujours », ou des pronoms avec le passage du je au on, qui étend la vision non seulement à plusieurs sujets dans l'espace mais aussi dans le temps.