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Homo Nymus

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Une autobiographie qui inclurait les traces laissées sur le web par les homonymes de celui qui l'écrit comme manière de faire dialoguer identité et fiction. 

Les différentes crises qui peuvent surgir autour du nom propre la littérature comme le cinéma savent s'en saisir. L'usurpation ou l'échange d'identité dans les contes, les films (Volte Face, Bienvenue à Gattaca etc.) 

Un vertige surgit dans la langue, dans la pensée, quand le nom cesse de marquer l'identité, l'unicité, de garantir la différence, soit qu'il se décolle de la réalité qu'il désignait, soit que privée de nom celle-ci soit comme forclose. Ce vertige, la violence qu'il induit, pour l'individu et la communauté, a été comme on sait largement exploité et systématisé à tous les niveaux des administrations totalitaires.  

L'identité de deux êtres humains, de deux buissons d'églantine est impensable... La vie devient impossible quand on efface par la force les différences et les particularités.
V. Grossman, Vie et Destin, Ldp, p.32

Les installations de Boltanski (dont on a déjà parlé), ou les listes de Volodine (et pas qu'eux), ont cet héritage en commun vis à vis duquel il ne s'agit pas seulement d'établir une mémoire collective monumentale, mais restituer à travers le nom, son inscritpion, sa proferation, cette irréductible différence qui rend possible la vie (qui peut - on pense au Drame de la Vie de Novarina - ne tenir qu'à une seule lettre. Une digression en entraînant une autre, Ryōko Sekiguchi, Ce n'est pas un hasard, raconte comment - nous sommes au lendemain de la catastrophe de Fukushima - une erreur de prononciation dans le nom des victimes par le speaker qui en déroule chaque jour la liste peut conduire à un malentendu ou une ignorance tragique). 

Vertige qui est aussi en littérature brouillage des figures (personnage ou auteur). Une sorte de recouvrement chez Beckett, qui se produit entre Molloy et Malone, l'homophonie (pas que) travaillant à saper la référence. Ou Volodine encore et ce dédoublement de Gabriella Bruna dans Dondog, qui fonctionne comme ouvroir de possibles et nous met un pied dans l'histoire, un autre dans le fantastique (Ubiquité ? Archétype qui confond grand-mère et Grande mère, cf. Jung ?) 

Et en même temps, pour continuer avec Volodine, la privation du nom propre, de l'identité, qui va avec l'univers totalitaire est toujours sur le point de se muer en stratégie de résistance et de criptage - comme sur le tranchant de ce que dit Deleuze (sur Foucault) du passage d'une société disciplinaire à société du contrôle. Derrière le nom d'emprunt, le nom collectif, l'homonyme, s'affirme à la fois une solidarité et un refus du contrôle qui passe par l'identification. Stratégie qu'on retrouve par exemple avec le projet Luther Blisset, et plus généralement dans  les sphères de la lutte (politique ou  armée). 

Et avec le web, sa monstrueuse mémoire des traces couplée aux aglorithmes de profilage publicitaire, on découvre à une échelle nouvelle comment l'identité du nom propre se surcharge d'informations qui ont une réelle influence sur les pratiques quotidienne. Cf. Camille Martin Studies, lancé par l'association des homonymes anonymes:

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Il s'agirait là, à partir des traces laissés sur la toile par nos homonymes, profils Facebook, fiches généalogiques, CV, page membre du club supporter d'une équipe du coin, de tenter l'autobiographie du nom, à la fois identité monstreuse et dispositif écran.