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Un homme à sa fenêtre - projections/ avec Fernando Pessoa (Bernardo Soares)

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Le Livre de l'intranquilité (desassossego en portugais, aussi traduit par "inquitétude") du poète lusitanien Fernando Pessoa est écrit durant plus de vingt ans (1913-1935) – la moitié de sa vie – et, sauf quelques fragments (parmi les 483 à ce jour) publiés dans des revues, édité posthume. Difficile si on le voulait d'en résumer le contenu d'une part car il s'agît « d'impressions décousues » (frag. 12), d'autre part, parce que l'homme qui y livre ses impressions se multiplie au cours du temps, se transforme, se contredit volontiers. Certaines phrases peut-être pourraient en faire apparaître la tonalité et le projet. « la plupart des gens pensent avec leur sensibilité et (...) moi je sens avec ma pensée » (frag. 71, 1930). Mais surtout cette « autobiographie sans évènements » comme il la nomme est le fait d'un autre ; autre en soi, existence possible, rêvée, qu'incarnent chacun à leur manière les hétéronymes de Fernando Pessoa, et qui possède vie et pensées propres. 

Car Pessoa fait une expérience tout à fait particulière lors de ce qu'il relate comme sa « nuit de Pascal » - 8 mars 1914 - « la surrection spontanée d'autant de personnages distinctifs et différenciés par le physique et par le style » (préface d'Armand Guibert au Gardeur de Troupeau, Gallimard), qui deviendront les fameux hétéronymes dont on connaît les plus importants, Alberto Caeiro, Alvaro de Campos, Ricardo Reis, et Bernardo Soares. C'est à ce dernier, petit employé de bureau dans une rue commerçante de Lisbonne – la rue dos Douradores, "des doreurs" – qu'on doit le Livre de l'intranquilité. Et Soares n'est pas seulement une silhouette, un regard, une pensée, il s'accompagne presque toujours de son lieu, de ses attributs d'aide-comptable, le bureau du deuxième étage, la fenêtre qui donne sur la rue, les livres de comptes. Il est en quelque sorte enraciné dans cette pièce et inséparable d'elle - comme Pessoa est enraciné à Lisbonne qu'il ne quitte plus à partir de 1905 - et s'il s'en échappe c'est par l'observation et la pensée, par la projection, suivant d'en haut la vie des commerces, des passants, les changements météorologiques, ne cessant de faire le va-et-viens entre ce qu'il voit et ce qu'il sent. 
Ce qui nous intéressera tout particulièrement ici, c'est comment la vie qu'il observe, les corps en mouvements etc, deviennent pour Pessoa-Soares, des extensions de son propre regard, qui médiatisent, articulent et ouvrent sur l'altérité un rapport au monde. Le passant de Pessoa agit en somme comme un dérivateur des sensations et des perceptions ou comme un capteur solaire auquel on viendrait se brancher. Il en résulte un effet de fuite infinie, car si la fenêtre impose un cadre immobile au dehors, le même dehors regardé à travers ces fenêtres mobiles que sont passants et habitants du quartier s'élargit de toutes les différences et variations qu'il peut y avoir entre eux – de tout un devenir autre. 

proposition

  • On partira d'un lieu fermé (ou en tous cas bien délimité pour soi comme l'espace où le narrateur est seul ; ce qui importe c'est que les limites de cet espace soient présentes à votre esprit, mais elles peuvent très bien n'être pas matérialisées) et ouvert sur un dehors. Le narrateur est immobile. Tel banc de ce parc où l'on va s'assoir et lire, par beau temps, et regarder distraitement les passants. Une chaise posée près d'une fenêtre, sur un balcon, à la terrasse d'un café – comme Pessoa qui regarde, qui écrit, qui boit, comme Beaudelaire « la rue assourdissante autour de moi hurlait... ». Trouvez pour vous-mêmes ce lieu à la fois passant et familier, public et intime, qui offre une légère position de retrait au sein même du mouvement. Ayez bien l'endroit en tête, les repères qui le jalonnent, qui l'étoffent, et le point où vous vous trouvez, le champ que peut couvrir votre regard. 

  • Dans ce lieu il y a du passage et une fois bien installé c'est le rapport entre cette zone de retrait et cette zone de passage (qui pourraient à un certain point se confondre) que vous allez explorer. Qu'est-ce qui retient votre attention et vous extrait de vous même ? Où le regard s'accroche-t-il et jusqu'où ? Observez les mouvements, les flux, telle ou telle démarche qui vous retient, telle ou telle voix encore vague, si voix il y a, la lumière qui prend dans un vêtement, une boucle de ceinture. À ce moment là  vous en êtes encore à cerner votre vision, à vous y installer. 

  • Puis soudain il y a l'équivalent du marcheur de Pessoa qui se détache, qui commence à se détacher du reste et qui n'est encore qu'un dos, une veste, une chaussure, une valise, je ne sais quoi que le vôtre portera, sous quel angle et sous quelle forme il se manifestera à vous. Il n'est pas encore un homme mais un fragment mobile qui maintenant contient toute votre attention. Votre regard s'est accroché à lui – à cela – comme un brin d'herbe à son passage (repensez au début de Miss Dalloway, à ce montage en série des regards au passage du convoi royal) si bien que votre regard s'est déplacé, s'est greffé là, sur ce qui passait. 

  • Vous êtes toujours dans cet espace clos, immobile, mais maintenant toute votre attention flue à travers le passant, passe par lui, par cette fenêtre mobile qu'il est devenu pour vous. Bien sûr vous n'êtes pas lui, parce qu'il n'est qu'une surface, vous ne pouvez pas penser ce qu'il pense, on ne peut pas lui inventer une psychologie comme ça. Comme le marcheur de Pessoa, pour vous il est inconscient de lui-même et quoi qu'il pense il ne le sait pas et vous encore moins. Par contre vous, vous pensez, vous voyez, vous sentez, etc, - rappelez-vous : vous êtes toujours sur ce banc, assis immobile – mais tout ce que vous pensez, sentez, voyez, vous le pensez ou le sentez en lui. Alors, et maintenant, le son étrange de cette montre, et le revers décousu de ce pantalon, et ce curieux boitillement, et le salut distant qu'il adresse à tel autre passant, et cette rayure sur son mocassin droit, est-ce que tous les détails ne sont pas devenus étrangement intéressants, et surtout est-ce qu'ils ne vous semblent pas familiers ? Vous peut-être? une version méconnue de vous-même ? ou...

  • Garder cette distance entre le narrateur et la surface mobile de projection. Être attentif justement à ces moments où on sera tenté de lui prêter des pensées, une psychologie – et comment par rapport à la disposition où l'on s'est mis, au dispositif que l'on a mis en place ce serait le meilleur moyen de réintroduire du stéréotype, de l'artificiel. On se concentrera donc sur des sensations, des perceptions etc.  

  • fonctionner en autant de paragraphes successifs, détachés et sans liens les uns aux autres (10 lignes maximum) qu'il y a de captations différentes. Le narrateur sur son banc suffit à faire suture, à faire dispositif.