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Décaler la parole

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Qu'est-ce qu'on fait quand on parle? C'est très intéressant ça. Est-ce qu'on communique? Est-ce qu'on s'exprime ? Est-ce qu'il y a autre chose ? On se retrouverait devant cette question par exemple si on décidait d'écrire un dialogue : qu'est-ce que c'est qu'un personnage qui parle ? Est-ce qu'en parlant, à un certain point il ne s'échappe pas, déborde son rôle, est-ce qu'il n'est pas dépassé par sa parole. 

On le voit bien, lorsque la parole ne se décolle pas du monde, le personnage échoue à devenir autre chose qu'un automate – des voix trop véhémentes se mettent à servir le récit unilatéralement. J'ai l'exemple du Bateau-Usine de Tanizaki en tête, mais c'est le problème du roman à thèse en général (vous aurez sûrement vos propres exemples) – des discours qui fonctionnent comme des objets, des personnages dociles aux discours. 

Il me semble pourtant que la parole du personnage – et par personnage s'entend celui qui prend la parole, ou la reçoit, la personne grammaticale – conserve malgré sa place dans une machine narrative, une radicalité. Radicalité de sa provenance - elle vient d'ailleurs - qui la maintient dans une zone où elle menace toujours de déranger, désobéir, d'être intempestive, impertinente, comme si elle n'émanait pas du monde qu'on a construit pour elle. Dans sa radicalité, il n'y a rien qu'elle ne puisse dire. C'est la direction que je voudrais qu'on explore aujourd'hui, commencer du moins. 

Peut importe la condition du personnage : dans quel dispositif on lui donne voix – théâtre ou roman ou poésie chacun reprendra la question depuis ses affinités pour une forme ou une autre – quelque chose de plus essentiel ici dans le décollement de la parole et de l'objet, de la chose, de l'espace, quelque chose comme une rivalité de la voix et du monde, un renversement du monde par la voix, qui fragilise n'importe lequel de nos systèmes narratifs. 

« Parler c'est d'abord ouvrir la bouche et attaquer le monde avec, savoir mordre » dit Novarina. 

On procède toujours comme cela : trouver un chemin par lequel aborder l'écriture, du récit entre autre, une manière de structurer un univers, qui ne soit pas d'abord artificielle, qui ne se comprenne pas d'emblée comme technique – techniques et artifices, nous sont des béquilles. Or à partir de là je crois qu'on peut aller ensuite vers le dialogue, le monologue, la scène à proprement parler, en ayant entendu ce qui faisait son rythme, son intensité : ce renversement du système par la parole. Et non seulement la parole peut toujours et à tout moment mordre, tout en faisant semblant de jouer le jeu, de se faire ombre du monde, mais il en va de son pouvoir, créateur, de son pouvoir de résistance aussi. La publicité à l'opposé, offrirait un bon exemple d'une parole auxiliaire des choses, qui affirme la pérennité des choses. 

proposition

  • Commencer par choisir un cadre : un lieu : chambre d'hôtel, rue, près d'une fenêtre etc. Noter en deux trois lignes ce qui le compose : meubles, cadres, objets, lits, lumières, ouvertures (la petite liste toujours salutaire en début d'atelier) . Vous faîtes une sorte de mise au point, stabilisez l'image.

  • Dans cette chambre vous placez ensuite au moins deux personnages : pas forcement tous les deux humains : animaux, végétaux, ou que sais-je. Dans tous les cas, un seul parlera. Qu'il ait ou non une figure qui vous revient, des traits bien formés, n'a guère d'importance. Il est là comme parlant, et peut-être parlait-il avant même que vous ne le vissiez. 

  • Ensuite, imaginez, ou à partir de l'existant (fait divers, souvenir, ce que vous avez sous les yeux), une situation, pas forcément extraordinaire, que votre personnage perçoit – voit de sa fenêtre ou entend ou à laquelle il participe. 

  • A ce stade vous avez 3 ou 4 lignes qui seront pour vous, fixant le cadre, comme des didascalies en quelque sorte. Maintenant écrivez le monologue du personnage parlant, mais sans jamais décrire son environnement. Il peut y faire référence parfois, lorsque celui-ci vient heurter son propre espace, ou le convoquer avec trop d'insistance, mais il est surtout prit dans sa parole qui le devance, qui parle d'ailleurs et presque sans lui et recréé un monde au revers du premier.