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Trajets - narrateur immobile/ avec Blaise Cendrars

Ici c'est le paysage, l'extérieur, qui sera en mouvement. Le narrateur, lui, sera fixe – Cendrars assis dans son compartiment du transsibérien, Proust dans une calèche observant la flèche des clochers de Martinville ou Méséglise, ou encore l'enfant du Silence de Bergman,  à la vitre du train, avec ce jeu fantastique entre d'un côté des personnages qui traversent le couloir champ contre-champ et de l'autre à l'extérieur cette frise d'images qui défilent, semble-t-il sans lien entre elles, alternance de campagnes et de villes, de charrois et de tanks. 
Le déplacement du véhicule – peu importe ce qu'on fera entrer dans cette catégorie – suffit à installer un dispositif qui transforme une succession d'images ou d'éléments discrets en séquence continue. Cela permet d'ailleurs à Cendrars une forme narrative très libre, rythmée par les secousses temporelles et les anacoluthes, car non seulement il y a la vitesse motrice du train, mais celle aussi de la vie à bord,et celle encore de la pensée qui parcourt le temps selon sa logique propre. Le mouvement du train devient en quelque sorte la musique du texte, sa ligne de basse, présente comme force extérieure de poussée même lorsqu'il s'agît d'autre chose (présente d'abord dans la cadence du vers). 
La force de l'exercice ici est qu'il ne s'agit pas d'intentionnalité – on a plus comme dans un travail sur l'inventaire, à sélectionner et classer – mais de surgissement, et de ce décalage entre la vitesse extérieure incontrôlable et la vitesse intérieure, avec tous les jeux qui peuvent en naître (si on est en train par exemple, dans le moment qu'on note tel ou tel détail du paysage, cinq cent mètres ont défilé, ou il se peut qu'on se soit endormi entre deux gares, et dehors tout sera radicalement différent, etc.). Et nécessairement ces jeux, ces écarts de vitesse, de netteté, de sensations et de perceptions, auront des effets sur la langue, sur la syntaxe. Autre écart important, si on est par exemple dans un habitacle fermé, entre le dehors qu'on voit et n'entend pas et l'intérieur qu'on entend et ne voit pas, et tous les va-et-viens qui peuvent s'opérer entre les deux. 
Et puis, bien sûr, qu'est-ce qu'on repère, à quoi s'accroche le regard dans cette image continue qui défile ? Des ruptures dans le paysage par exemple, on tombe d'un coup sur un pylône, puis l'instant d'après c'est un lac, où bien des murs anti-bruits recouverts de graphes, une contreplongée soudaine etc. 

proposition

  • Partir d'un trajet – de préférence et pour qu'il soit plus aisé de le convoquer un de ceux qu'on  a emprunté souvent, pour aller au boulot, à l'école, à pôle emploi, pour aller visiter ses grands parents à la campagne, etc – assez court, ou bien une portion de trajet, pour n'être pas tenté de le brosser à grands traits. Un trajet très bref peut être beaucoup plus dense qu'un long voyage, et puis il s'agit de partir de ce que l'observateur voit, quasi minute par minute, avec la contrainte de cette vitesse extérieure

  • Comment la parole ou l'écriture s'adaptent à la vitesse en se contractant par exemple ou en laissant des blancs. Même chose si le trajet est lent. 

  • Si on est dans le métro ou le RER, pas de vitre ou obscurité des tunnels, tout est concentré dans la scène intérieure, et comment rendre la vitesse alors si ce n'est qu'une immobilité transportée sans avoir accès au mouvement, mais il y aura les sensations, les secousses, les filets de lumière, les étapes des stations, etc. Beaucoup de dimensions à explorer en fonction du transport, de la vitesse, de l'état perceptif, du paysage ou non. 

  • Si on est dans le train, on pensera à ce journal qu'un autre voyageur a oublié, au gobelet qui traîne, au cri du gamin derrière nous, aux dessins tracés sur la vitre avec les doigts, aux annonces du conducteur, aux contrôleurs etc. / si on est en voiture, au choses qui traînent par terre, à l'odeur de tabac, aux pauses pipi, aux toilettes d'autoroutes et stations services/ en métro ou en bus les portes qui s'ouvrent, la sonnerie, la chaleur nauséabonde qui s'engouffre, comment on perçoit la ville souterraine comme une toute autre ville etc.