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Instructions aux morts / à partir du Bardo Thödöl

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Le Bardo Thödöl, ou livre tibétain des morts, est composé au 8ème siècle. Il s'agît d'une œuvre dont la valeur est d'abord spirituelle et la visée pédagogique, pratique même. Conçu comme un manuel à l'usage des officiants religieux – avec ses différentes sections et entrées - il a pour fonction, étant murmuré à son oreille, de guider le défunt à travers les états intermédiaires ( bardo) entre la mort et la renaissance. Tho, signifie entendre et dol libérer, autrement dit, Bardo Thodol : libération par l'écoute pendant les états intermédiaires. Cette libération sans entrer dans les détails (c'est un texte d'une extrême densité symbolique) consiste en la rupture du cycle des morts et des naissances auquel chaque être, du seul fait qu'il agit, est lié ; après quoi l'être libre s'immerge à nouveau dans la divinité. La lecture du Bardo accompagnée de ses mantra, par le moine, a donc le pouvoir, écoutée avec attention, de libérer le mort de son errance. Plus l'écoute est efficace plus vite ses liens avec son existence passée seront défaits. Dans le cas contraire et après de multiples occasions manquées il naîtra à nouveau au bout de 49 jours – et pas nécessairement sous forme humaine. 

Maintenant, à quoi ressemblent ces bardo, ces états intermédiaires ? Comme pour beaucoup de parcours disons mystiques celui-ci est inscrit, par la tradition et sa pratique, dans un cadre symbolique et idéologique qui limite sa signification (chaque couleur, chaque forme, chaque nouvel espace représente un phénomène mystique bien défini). Mais on est pas là pour faire de la philologie, encore moins une exégèse religieuse, et ce qui nous intéressera beaucoup plus c'est la structure de l'espace bardique. On peut la comprendre ainsi : il s'agît d'une réalité psychique qui ressemble fort au rêve. Le mort rêve. Mais, d'une part il ne sait pas qu'il rêve, et d'autre par il se trouve comme prisonnier du rêve d'un autre. « Ne vous laissez jamais prendre au piège dans le rêve d'un autre, car alors vous êtes foutu » disait Deleuze. Un qui a poussé cette logique à son extrême, c'est bien Volodine, dont la plupart des personnages sont piégés dans le rêve d'un autre. Mais le rêve si on le prend comme fiction collective, peut tout aussi bien revêtir une violence inouïe, c'est l'idée du Procès de Kafka. Et d'ailleurs comment saurait-on si le rêve est le fait d'un seul ou de plusieurs, une fois qu'il n'est plus le nôtre. A qui pourrait bien s'adresser K. pour que s'arrête le rêve ? 

Ce qui est frappant – frappant pour notre esprit mythologique européen, aussi bien que par rapport à nos conceptions générales de la mort – : que les frontières entre vie et mort, habituellement considéré comme infranchissables, sont ici poreuses. Le passage de l'une à l'autre, du monde de l'une au monde l'autre, est réservé sous nos cieux plutôt à de rares élus – et faut-il ajouter, élus des dieux. N'importe qui ne descend pas aux enfers, il faut y être appeler par un destin tout à fait original (Ulysse, Dionysos, Osiris, Orphée, ou encore le Christ) qui n'est d'ailleurs pas sans conséquences. Or là, la communication, si l'on peut se permettre l'expression, est établie a priori pour tous et sans contrepartie, quoiqu'à sens unique.
 
Deuxième chose ensuite : ce qui passe de l'une à l'autre ce n'est pas n'importe quoi, mais le son de la voix humaine – on pense d'ailleurs à Orphée qui par son chant adoucit Hadès et ramène Euridice...enfin presque. Les morts reçoivent des vivants des instructions sonores grâce auxquelles ils se repèrent dans un espace inconnu – souvenez-vous la dernière fois que vous donniez des indications à un ami qui ne trouvait pas la rue. On s'est tous adressé à un moment où un autre à nos morts, à voix haute, et qu'on l'ait cru ou non, on a fait comme si ils pouvaient nous entendre. Et s'ils le pouvait mais non pas nous répondre, et si eux avaient besoin qu'on les guide et non l'inverse ? 

Troisième chose qui retient l'attention : la mort n'est pas pour le Bardo Thödöl comme un lieu qu'on habiterait, paradis ou enfers de toutes sortes, en fonction d'un jugement. Le mort ne va littéralement nulle part, il erre, l'état intermédiaire où il se trouve consiste précisément dans un mouvement perpétuel, une marche forcée pourrait-on dire, il n'est pas assigné à résidence par quelque chose ou quelqu'un d'autre. Et c'est d'ailleurs sans doute à cause de cette liberté écrasante que nos instructions lui sont précieuses. On demandera alors : qu'est ce qui différencie un mort d'un vivant puisqu'ils ont tous deux besoin d'indications pour supporter l'errance ? Bonne question. Peut-être cela seul que le mort, lui, ne parle pas. Les vivants parlent, les morts écoutent. 

proposition

  • Ce que je vous propose maintenant, c'est d'occuper cette place du récitant – à moins que vous n'y soyez déjà ; et quels rapports y aurait-il entre votre lecteur et le défunt du Bardo Thödöl ? Cela suppose, le temps de l'atelier, de déplacer un peu ses croyances et de faire comme si les morts écoutaient ce qui leur est adressé – déplacement somme toute assez mineur puisqu'en aucun cas ils ne répondent. Ce qui va de vous à eux, à sens unique, c'est de la parole, et rien que de la parole. 

  • Avant tout, essayer de bien déterminer à qui on s'adresse parmi les morts, qui était-il, qu'à t-il fait, quel genre de relation on a pu avoir avec lui (pour la tonalité du discours)? Envisager tous les choix possibles avant de commencer – faire une liste de noms si cela peut aider. Le mort peut-être proche ou non (un personnage historique, ou fictif pourquoi pas), et peut-être est-ce lui qui vous choisira. Mais surtout cela suppose d'éviter, de contourner autant que possible, les zones de souffrance où la parole devient impossible – rappelez-vous qu'il a autant besoin de vous dans son errance que vous de lui. 

  • Ensuite, il vous faudra essayer de déterminer l'espace dans lequel évolue votre mort. On pourra reprendre l'idée du rêve, ou celle d'une fiction collective qui soit le rêve d'une société tout entière, le principal étant que cet espace et sa logique vous soient familiers (votre quartier, ou votre ville, ou tel hypermarché pourquoi pas). Et quel étonnement, quelle violence peut-être que cette ville pour qui y erre comme dans un monde inconnu. Tout ce qui vous semblait évident ne le sera pas pour lui. 

  • Un fois l'espace choisi, on peut commencer à guider le mort, à lui donner des instructions (avec un simple « tu », ou l'impératif etc) – en gardant bien à l'esprit qu'on ne le voit pas, qu'on ne l'entend pas non plus, et que donc, il est impossible de savoir ce qu'il comprend ni où il en est dans son parcours ni d'ailleurs si c'est bien celui qu'on a choisi qui nous écoute. Cela demandera donc d'être assez précis dans les instructions qu'on donnera (voire même de les répéter), et de se projeter à la place de qui erre dans ce lieu étranger, sans repères (comment lui-verrait-il les choses, et à quels souvenirs, ou savoirs de son existence passé, pourrait-il les rattacher etc).