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Sous le langage le corps - écriture intensive/ avec Antonin Artaud

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On ne peut pas parler de la description d'un état physique sans évoquer le texte qui le suit (on pourrait le croire d'ailleurs placé sous le même titre dans une continuité), où il s'agît d'une peinture d'André Masson. La proximité entre les deux est frappante, et n'était pour la référence explicite au peintre, ou la séparation graphique, on les lirait comme un seul texte. 

Cela tient sans doute à plusieurs choses: les deux, le tableau et le poème, chacun à sa manière figurent un corps, tentent de saisir un corps, parcouru par des devenirs - comme le dit Deleuze des figures de Bacon - destructuré dans sa solidité organique par des intensités. Le corps d'Artaud comme celui de Masson n'est plus organisé mais tout entier laminé par des mouvements, des zones de transformations qui le ceinturent. Le corps d'Artaud et celui de Masson se répondent:: "J'y remonte comme à ma source, j'y sens la place et la disposition de mon esprit". Et ce dont peut-être Artaud est si reconnaissant au peintre, c'est d'offrir un espace à ce dont il ne peut, lui, que retenir imparfaitement la trace. Car c'est bien d'un espace ici dont il s'agît; espace qu'on aurait peine à nommer intérieur sans risquer de trahir toute la pensée d'Artaud. Espace dont on peut simplement dire qu'il n'est pas construit par une logique de l'organisme, mais par une logique de la sensation.

Bien entendu, cette logique n'émerge pas par hasard chez Artaud, il y a l'expérience du Peyolt, entre autres, et surtout, la santé fragile, l'expérience skizophrénique, mais si on voulait s'approcher de cette idée de basculement d'une logique à l'autre on pourrait peut-être imaginer la forme que prendrait un paysage si l'on ne possédait que le sens du toucher ou celui du goût. Toutes choses alors interprétés par nous selon leurs qualités préhensiles, ou leurs saveurs, ni les images mentales, ni les images sonores que nous en formerions ne ressembleraient à celles qui nous adviennent d'ordinaire presque exclusivement par la vue. La bouche serait devenue nos yeux. Chez Artaud, il y a comme une synesthésie permanente, dans laquelle la vue - et n'importe quel autre sens - perd le primat de la représentation. 

Cette idée nous intéresse au plus haut point. Mais pas seulement cela. Car si Artaud n'est pas un peintre - du moins pas ici, car sa production de dessins est par ailleurs elle aussi abondante - c'est que l'espace, ce corps désorganisé, ne saurait pour lui se présenter comme un bloc ou un plan. L'espace se trouve ici lié à l'écriture - comme d'ailleurs au dessin ou au croquis - par ce fait qu'il est une fuite, un mouvement, une perte et une urgence. Le moment où le parcourent ces flux d'intensités est aussi le moment où ils lui échappent et où peut-être il s'échappe à lui-même. La fulgurance de l'écriture et son rapport au temps donc par opposition à la composition du tableau et son rapport à l'espace.      

Nous prenons là le contrepied du travail avec Drummond sur l'urgence, ou l'envers plutôt. Car là, ce n'est plus un objet au-delà du récit qui viendrait le tirer en avant, une sorte d'auto-transcendance comme le baron de Münchhausen s'extirpant lui-même du marais, mais au contraire c'est le langage qui est aspiré par ses gouffres et menace de s'écrouler sur lui-même. Car il y a alors une violence dans ces traversées intensives du corps et une urgence à les saisir, à les fixer, pour les organiser, sous peine "de perdre toute la pensée". La métaphore de la préhension, du moment où la langue cherche à se saisir de ce qui lui échappe et où elle n'est plus langue mais bras et mains, est dans ce texte centrale.

proposition

  • On se concentrera mentalement sur un instant où l'on a plus été maître de soi, un instant de sensations particulièrement intenses où le corps réagissait (cela peut être une chute de vélo comme un technival ou une rage de dent). A aucun moment la cause de ces sensations ne sera nommée - elle restera inconnue au lecteur. On s'interdira aussi, le temps de l'exercice, le registre des sentiments, tous ces termes qui font immédiatement correspondre des sensations à leur équivalent dans l'esprit (plaisir, joie, douleur, malheur, etc.). 
Variante: si convoquer cet instant se révèle difficile on peut aussi prendre pour point de départ l'ici et maintenant.

  • A partir de là, on essayera de saisir le mouvement de ce qui se produit dans le corps, seconde par seconde, comme si nous étions face à un paysage de sensations. On notera chaque chose perçue sans tenter de la raccrocher ni à des éléments de sens commun ou à une interprétation, ni à ce qui la précède.
  •  Et pour cela on utilisera de préférence au point, le tiret d'édition comme séparation, avec l'idée que si le texte perd en lisibilité il gagnera en intensité.