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Evènements minuscules / avec Duras

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De combien de ces évènements à nous encore invisibles se compose notre vie quotidienne, nos allers-retour occupés dans la maison, notre sillonage des lieux habituels, l'espace de travail, l'école, le bureau, comme la mort d'une mouche. Et pourquoi c'est important cette prise sur le réel de Duras accompagnant dans l'écriture la mort de la mouche ? 

C'est un sujet très grave en fait, que cette entrée de la mouche dans l'histoire de la langue, dans l'histoire de l'homme. Les sources sont abyssales ici. En un sens politique cela est lié à l'oppression sociale, idéologique, militaire. Vous savez que l'oppression commence par la langue (La LTI de Klemperer ou la Novlangue d'Orwell), qui la fabrique, qui la parle, autour de quel champ thématique, autour de quelle réalité elle se constitue. Pourquoi pour Duras, la mort de la mouche est si étroitement liée à la cause du prolétariat, aux juifs et que la faire entrer dans l'écriture c'est un événement si important, si bouleversant, non seulement pour elle mais pour la littérature. Cette vocation de la littérature à représenter un peuple mineur dont parle Deleuze est déjà présente, est présente de manière encore plus fondamentale, dans la mort de la mouche. La mort de la mouche est invisible, insignifiante, indéfendable, anhistorique. Vous remarquerez l'importance de l'heure très précise du décès de la mouche. La mouche entre dans l'histoire. Ce n'est pas rien, c'est l'immense pouvoir de la littérature. 

J'ai rencontré une fois, je m'en souviens c'était en descendant la cage d'escalier, une femme, une vieille femme sans doute un peu folle, elle m'arrête et me raconte qu'elle a passé la nuit à regarder éclore une fleur d'orchidée. Elle me le raconte en détail, comme d'avoir tout noté, seconde par seconde. Qui a déjà eu cette patience là, comme elle, cette patience un peu folle ? Ça n'a rien avoir avec l'attention aux petites choses de la vie, mais l'expérience même du réel qui la compose, dont nous savons en somme très peu. Quand Kundera (l'Art du roman) dit que la tâche du romancier c'est découvrir une zone encore ignorée de l'expérience humaine, je crois que ça vaut pour l'écriture en général. Pensez à Ponge, au Galet ou au verre d'eau de Ponge. Ce n'est pas seulement une affaire de style, c'est aussi une affaire de référentiel. 

Notez bien comment Duras n'y va pas d'un seul bloc avec la machine du récit qui absorberait l'évènement, le transformerait d'emblée en élément dramatique. Au contraire, il y a une recherche, la langue est en recherche, c'est ce que dit le fragment, la rupture du fragment. La parole se heurte au silence – on ne se trouve pas ici dans l'imaginaire, mais le mouvement du geste poétique, du dialogue poétique entre le réel et le regard. À travers cet événement minuscule, l'enjeu c'est aussi vous qui le regardez, les aspérités de l'expérience de ce regard. 

La durée est importante. On le prend dans sa durée. On ne la connaît peut-être pas au départ la durée. On procède par retour, visions succéssives, ajustement de focales.  

Cherchez bien dans votre quotidien, dans vos lieux, prenez le plus familier, cherchez bien ce qui n'a jamais été écrit, sauf pour vous, en vous, cette chose minuscule, insignifiante. 

Ca nous est arrivé à tous, dans le jardin regarder les oiseaux, les hannetons, telle lumière, dans la cuisine attendre l'ébullition de l'eau pour les pâtes ou le thé, cet instant de fascination pour un événement minuscule qui ne possède pas encore de langue, d'histoire, que parfois on voudrait dire mais qu'on ne sait pas dire. Les mots manquent. Il n'y a rien qui soit déjà fabriqué pour recevoir cet événement là, et souvent on reste avec cela, avec la crainte de trahir le regard en le mettant en mots.

Mais c'est justement parce que le receptacle manque, parce que cet événement minuscule ne peut pas se constituer en récit, en un bloc cohérent, fixé, qu'on l'approche par contournements, par visions succéssives, par essais. Le fragment permet cela, cette recherche progressive qui ne s'embarrasse pas de la vérité, qui peut se contredire, dire non, ce n'est pas cela. Ce qui va vous venir ressemblera à un morceau de gruyère, avec des trous, des zones d'ombres, des questions sans réponses qu'il faudra bien se garder de remplir.

Et Privilégier la diversité à la continuité. Ces allez et retours vers le minuscule on en décale à chaque fois le regard, la portée. On peut s'appuyer de Duras, chaque fois revenir avec un éclairage différent : l'évènement en lui même, dans son ensemble / le détail, la précision / son aspect temporel, son déroulement / le rapport à celui qui regarde, très important, et ce que cela créé en nous (la colère, le dégoût, le désir de fuir etc)/ la tentative de description / il y a aussi ce devenir symbolique, à quoi ça s'accroche dans l'histoire, dans l'imaginaire / et puis pour Duras, le rapport au livre, à la littérature etc. 

Alors 26 fragments qui vont buter contre la mort de la mouche, qui vont buter contre cette zone inaccessible du réel, pour l'amener vers la langue, lui faire un tombeau, une histoire.